• Le Berger & le Roy. (Fable de Lafontaine)

    Jean de La Fontaine  Fables

    Livre 10

    Fable 9

     

    Le Berger & le Roy.

     DEux demons à leur gré partagent noſtre vie,
    Et de ſon patrimoine ont chaſſé la raiſon.
    Je ne vois point de cœur qui ne leur ſacrifie.

    Si vous me demandez leur état & leur nom,
    J’appelle l’un, Amour ; & l’autre, Ambition.
    Cette derniere étend le plus loin ſon empire ;
    Car meſme elle entre dans l’amour.
    Je le ferois bien voir : mais mon but eſt de dire
    Comme un Roy fit venir un Berger à ſa Cour.
    Le conte eſt du bon temps, non du ſiecle où nous ſommes.
    Ce Roy vid un troupeau qui couvroit tous les champs,
    Bien broutant, en bon corps, rapportant tous les ans,
    Grace aux ſoins du Berger, de trés-notables ſommes.

    Le Berger plut au Roy par ces ſoins diligens.
    Tu merites, dit-il, d’eſtre Paſteur de gens ;
    Laiſſe-là tes moutons, vien conduire des hommes.
    Je te fais Juge Souverain.
    Voilà noſtre Berger la balance à la main.
    Quoy qu’il n’euſt guere veu d’autres gens qu’un Hermite,
    Son troupeau, ſes mâtins, le loup, & puis c’eſt tout,
    Il avoit du bon ſens ; le reſte vient en ſuite.
    Bref il en vint fort bien about.
    L’Hermite ſon voiſin accourut pour luy dire :
    Veillay-je, & n’eſt-ce point un ſonge que je vois ?

    Vous favory ! vous grand ! défiez-vous des Rois :
    Leur faveur eſt gliſſante, on s’y trompe ; & le pire,
    C’eſt qu’il en coûte cher ; de pareilles erreurs
    Ne produiſent jamais que d’illuſtres malheurs.
    Vous ne connoiſſez pas l’attrait qui vous engage.
    Je vous parle en amy. Craignez tout. L’autre rit,
    Et noſtre Hermite pourſuivit :
    Voyez combien déja la cour vous rend peu ſage.
    Je crois voir cet aveugle, à qui dans un voyage
    Un ſerpent engourdi de froid
    Vint s’offrir ſous la main ; il le prit pour un foüet.

    Le ſien s’eſtoit perdu tombant de ſa ceinture.
    Il rendoit grace au Ciel de l’heureuſe avanture,
    Quand un paſſant cria : Que tenez-vous ? ô Dieux !
    Jettez cet animal traiſtre & pernicieux,
    Ce ſerpent. C’eſt un foüet. C’eſt un ſerpent, vous dis-je :
    À me tant tourmenter quel intereſt m’oblige ?
    Pretendez-vous garder ce treſor ? Pourquoy non ?
    Mon foüet eſtoit uſé ; j’en retrouve un fort bon ;
    Vous n’en parlez que par envie.
    L’aveugle enfin ne le crut pas,
    Il en perdit bien-toſt la vie :
    L’animal dégourdy piqua ſon homme au bras.

    Quant à vous, j’oſe vous prédire
    Qu’il vous arrivera quelque choſe de pire.
    Eh, que me ſçauroit-il arriver que la mort ?
    Mille dégouſts viendront, dit le Prophete Hermite.
    Il en vint en effet ; l’Hermite n’eut pas tort.
    Mainte peſte de Cour, fit tant par maint reſſort,
    Que la candeur du Juge, ainſi que ſon merite,
    Furent ſuſpects au Prince. On cabale, on ſuſcite
    Accuſateurs & gens grevez par ſes arreſts.
    De nos biens, dirent-ils, il s’eſt fait un Palais.
    Le Prince voulut voir ces richeſſes immenſes,
    Il ne trouva par tout que médiocrité,

    Loüanges du deſert & de la pauvreté ;
    C’eſtoient là ſes magnificences.
    Son fait, dit-on, conſiſte en des pierres de prix.
    Un grand coffre en eſt plein, fermé de dix ſerrures.
    Luy-meſme ouvrit ce coffre, & rendit bien ſurpris
    Tous les machineurs d’impoſtures.
    Le coffre eſtant ouvert, on y vid des lambeaux,
    L’habit d’un gardeur de troupeaux,
    Petit chapeau, jupon, panetiere, houlette,
    Et je penſe auſſi ſa muſette.
    Doux treſors, ce dit-il, chers gages qui jamais
    N’attiraſtes ſur vous l’envie & le menſonge,
    Je vous reprens : ſortons de ces riches Palais

    Comme l’on ſortiroit d’un ſonge.
    Sire, pardonnez-moy cette exclamation.
    J’avois préveu ma cheute en montant ſur le faiſte.
    Je m’y ſuis trop complu ; mais qui n’a dans la teſte
    Un petit grain d’ambition ?

    Fables de La Fontaine : Barbin & Thierry

     

    Jean de La Fontaine

    Le berger et Roi.

    Livre 10

    Fable 9

    LE BERGER ET LE ROI 

    Deux démons (1) à leur gré partagent notre vie,
    Et de son patrimoine ont chassé la raison.
    Je ne vois point de coeur qui ne leur sacrifie.
    Si vous me demandez leur état et leur nom,
    J'appelle l'un Amour, et l'autre Ambition.
    Cette dernière étend le plus loin son empire ;
                   Car même elle entre dans l'amour.
    Je le ferais bien voir ; mais mon but est de dire
    Comme un Roi fit venir un Berger à sa Cour.
    Le conte est du bon temps (2) , non du siècle
                                                        [où nous sommes.
    Ce Roi vit un troupeau qui couvrait tous les champs,
    Bien broutant, en bon corps (3), rapportant tous les ans,
    Grâce aux soins du Berger, de très notables sommes.
    Le Berger plut au Roi par ces soins diligents.
    Tu mérites, dit-il, d'être Pasteur de gens ;
    Laisse là tes moutons, viens conduire des hommes.
                   Je te fais Juge souverain.
    Voilà notre Berger la balance (4) à la main.
    Quoiqu'il n'eût guère vu d'autres gens qu'un Ermite,
    Son troupeau, ses mâtins, le loup, et puis c'est tout,
    Il avait du bon sens ; le reste vient ensuite.
                  Bref, il en vint fort bien à bout.
    L'Ermite son voisin accourut pour lui dire :
    Veillé-je ? et n'est-ce point un songe que je vois ?
    Vous favori ! vous grand ! Défiez-vous des Rois :
    Leur faveur est glissante, on s'y trompe ; et le pire
    C'est qu'il en coûte cher ; de pareilles erreurs
    Ne produisent jamais que d'illustres malheurs.
    Vous ne connaissez pas l'attrait qui vous engage.
    Je vous parle en ami. Craignez tout. L'autre rit,
                   Et notre Ermite poursuivit :
    Voyez combien déjà la Cour vous rend peu sage.
    Je crois voir cet Aveugle à qui dans un voyage
                   Un Serpent engourdi de froid
    Vint s'offrir sous la main : il le prit pour un fouet.
    Le sien s'était perdu, tombant de sa ceinture.
    Il rendait grâce au Ciel de l'heureuse aventure,
    Quand un passant cria : Que tenez-vous, ô Dieux !
    Jetez cet animal traître et pernicieux,
    Ce Serpent.  C'est un fouet .  C'est un Serpent, vous dis-je.
    A me tant tourmenter quel intérêt m'oblige ?
    Prétendez-vous garder ce trésor ?  Pourquoi non ?
    Mon fouet était usé ; j'en retrouve un fort bon ;
                   Vous n'en parlez que par envie.
                   L'aveugle enfin ne le crut pas ;
                   Il en perdit bientôt la vie.
    L'animal dégourdi piqua son homme au bras.
                   Quant à vous, j'ose vous prédire
    Qu'il vous arrivera quelque chose de pire.
     Eh ! que me saurait-il arriver que la mort ?
     Mille dégoûts (5) viendront, dit le Prophète Ermite.
    Il en vint en effet ; l'Ermite n'eut pas tort.
    Mainte peste de Cour fit tant, par maint ressort, (6)
    Que la candeur du Juge, ainsi que son mérite,
    Furent suspects au Prince. On cabale, on suscite
    Accusateurs et gens grevés (7) par ses arrêts.
    De nos biens, dirent-ils, il s'est fait un palais.
    Le Prince voulut voir ces richesses immenses ;
    Il ne trouva partout que médiocrité, (8)
    Louanges du désert et de la pauvreté ;
                   C'étaient là ses magnificences.
    Son fait, (9) dit-on, consiste en des pierres de prix.
    Un grand coffre en est plein, fermé de dix serrures.
    Lui-même ouvrit ce coffre, et rendit bien surpris
                   Tous les machineurs d'impostures.
    Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux,
                   L'habit d'un Gardeur de troupeaux,
    Petit chapeau, jupon, panetière, houlette,
                   Et je pense aussi sa musette.
    Doux trésors, ce dit-il, chers gages qui jamais
    N'attirâtes sur vous l'envie et le mensonge,
    Je vous reprends ; sortons de ces riches palais
                   Comme l'on sortirait d'un songe.
    Sire, pardonnez-moi cette exclamation.
    J'avais prévu ma chute en montant sur le faîte.
    Je m'y suis trop complu ; mais qui n'a dans la tête
                   Un petit grain d'ambition ?

    http://www.la-fontaine-ch-thierry.net/bergroi.htm

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     Le Berger et la mer. (Fable de La Fontaine)

     

     

     

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  • Commentaires

    8
    Dimanche 26 Février à 00:15

    Je suis surprise de toutes les fables, une autre que je découvre !
    Bon week-end Nadia-vraie

    7
    Samedi 25 Février à 12:49

    Toujours de bons articles Nadia ,bon week-end bisous

    6
    Vendredi 24 Février à 20:35

    C'est une fable que je redécouvre

    5
    Vendredi 24 Février à 20:13

    Bonsoir Nadia,

    Je ne la connaissais pas celle la ... Passe une très bonne soirée, bises, Véronique

    Résultat d’images pour belles roses photos

    4
    Souleymeine
    Vendredi 24 Février à 14:35

    Bonjour , 

    .... A bien , bien , bien lire  Sieur De La Fontaine , je découvre miraculeusement que sans les sages ambitions des bons bergers ; il ne pourrait  jamais  y  avoir  de  bons  Rois  !!...  

    Aussi , demeurera - t - il  toujours vrai qu'aussi bien en  Amour  qu'en  quelque  autre  domaine , l'Ambition doit être d'abord subordonnée et soumise au normes de sagesse , de prévoyance , de modération , de pondération . Dans l'autre cas , elle deviendra vite  source et cause de dangereux égarements .... 

    Bravo et Merci , à Nad. , Belle et Brillante Etoile .

      

    3
    Vendredi 24 Février à 14:08
    LADY MARIANNE

    je ne connaissais pas cette fable non plus-
    on lit toujours les mêmes !
    merci de nous en faire découvrir de moins connues-
    bisous-

    2
    Vendredi 24 Février à 10:59

    mais combien a-t-il écrit de fables!!! le village, c'est à coté de Perpignan, au pied des Pyrénées. gros bisous Nadia. cathy

    1
    Vendredi 24 Février à 09:13

    bon vendredi

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